Abolir la prostitution intergénérationnelle à Kolkata aux côtés de South Kolkata Hamari Muskan
11 février 2026En ce début d’année 2026, Héma Sibi, directrice générale de CAP International, s’est rendue à Kolkata, dans l’Est de l’Inde. Aux côtés de notre association membre, South Kolkata Hamari Muskan (SKHM), elle a rencontré des femmes originaires des quartiers rouges de Sonagachi et Bowbazaar, des zones marquées par une extrême pauvreté, une forte marginalisation sociale et la persistance de la prostitution intergénérationnelle.
Des quartiers marqués par l’exclusion et la transmission de la prostitution
Les quartiers de Sonagachi et Bowbazaar dans le centre-ville de Kolkata concentrent des populations majoritairement issues de castes opprimées, notamment dalits, confrontées à un accès très limité à l’hygiène, aux soins de santé et à l’éducation. Depuis la colonisation des britanniques, la prostitution y est profondément enracinée et se transmet souvent de mère en fille, faute d’alternatives économiques et sociales.
Les lieux de prostitution sont aussi des lieux de vie : de petites chambres de 2 à 3 m² où vivent parfois des familles entières, dans des conditions de grande précarité. De nombreuses femmes y sont contraintes de se prostituer pour survivre, sous la pression de proxénètes qui peuvent être des propriétaires de bordels, des acteurs du quartier, voire leurs propres maris.
La prostitution constitue une violence structurelle à l’égard des femmes et des enfants, alimentée par la pauvreté, les discriminations de caste et les inégalités de genre. Loin d’être un « choix », elle s’appuie sur des rapports de contrainte, de dépendance et de domination, au profit d'autrui. Cette exploitation perdure à travers des réseaux de contrôle - économiques, sociaux et familiaux - qui enferment les femmes et les enfants dans un cycle dont il est extrêmement difficile de sortir.
Comme le témoigne Priya, 23 ans, étudiante en travail social, née à Bowbazaar et accompagnée par SKHM depuis 2009 :
« La prostitution n’est pas un travail. Le travail apporte une forme de dignité et de respect, et je n’ai jamais vu une seule personne dans la prostitution en recevoir de la part de ceux avec qui elle interagit. La prostitution est une violence, une agression, un traumatisme. Ce n’est pas non plus du sexe : c’est quelque chose de violent, chargé de traumatismes, d’addictions et d’abus. Ce sont des hommes qui prennent du plaisir à nous faire du mal. (…) Je veux que cela s’arrête pour toutes les générations après moi, filles comme garçons, afin qu’elles puissent vivre une vie libérée de la prostitution. »
Le programme EXIT : créer des alternatives durables à la prostitution
Dans le cadre du programme EXIT, coordonné par CAP International, SKHM intervient directement au sein des quartiers rouges afin de créer des safe spaces pour les femmes et les enfants accompagnés. L’objectif est de favoriser leur autonomie, leur dignité et leur indépendance financière grâce à un accompagnement holistique.
La phase 2 du programme EXIT se concentre sur un levier clé de l’émancipation et vecteur de dignité : l'accès à l'emploi. SKHM accompagne ainsi les bénéficiaires vers l’éducation, la formation professionnelle et l’emploi, tout en offrant un soutien psychosocial.
À l’occasion du lancement de cette deuxième phase, CAP International a rencontré des femmes actuellement en formation professionnelle, notamment en couture et en cuisine. Celles ayant déjà terminé leur parcours sont aujourd’hui entrepreneures, exerçant comme couturières indépendantes ou développant des services de traiteur, ouvrant la voie à une indépendance socioéconomique durable.

Groupe de femmes participant à la formation couture de SKHM
Les voix de Sonaggachi et Bowbazar au Consulat français : ensemble pour abolir la prostitution !
L’année 2026 marque le dixième anniversaire de la loi abolitionniste française sur la prostitution. À cette occasion, CAP International a organisé une conférence de presse au Consulat général de France à Kolkata. Cette loi, adoptée en 2016, décriminalise les victimes de la prostitution, propose des parcours de sortie et pénalise les clients prostitueurs. Dix ans plus tard, la France continue de promouvoir l’approche abolitionniste à l’international, en soutenant des partenaires comme CAP Intl et SKHM, qui mettent en œuvre ces principes sur le terrain.

Monsieur Thierry Morel, Consul général de France à Calcutta
Pourtant, célébrer cette loi à Kolkata souligne un paradoxe : la ville héberge le plus grand quartier rouge d'Asie du sud. Dans son discours, Héma Sibi a rappelé l’importance d’une action internationale et solidaire pour l’abolition de la prostitution :
« Parce que l’égalité ne pourra jamais être atteinte tant que les hommes peuvent acheter les femmes. Abolir la prostitution, c’est lutter contre le patriarcat, le racisme et les discriminations de caste. »
Cette conférence de presse a également été l’occasion de valoriser, au sein d’une institution diplomatique, les voix du terrain : celles des femmes et des enfants nés dans les quartiers rouges de Sonagachi et Bowbazaar, accompagnés par South Kolkata Hamari Muskan (SKHM).
« Je suis ici pour parler au nom des enfants de Bowbazaar. Nous avons traversé beaucoup de souffrances. Je tiens à remercier Srabani, SKHM et les enseignants qui nous aiment comme leurs propres enfants. Mon souhait est que les quartiers rouges, Sonagachi et Bowbazaar, ne soient plus des quartiers rouges, mais deviennent des quartiers ordinaires, agréables à vivre, et qui ne soient plus liés à la prostitution. » - Roby, 20 ans, étudiant en commerce, soutenu par SKHM depuis 2009 et né à Bowbazaar.
L’abolition de la prostitution est un combat encore loin d’être achevé. Les voix de Sonagachi et Bowbazaar témoignent de l’urgence d’agir pour protéger les victimes et transformer ces quartiers en lieux de vie dignes et libres de toute exploitation.