Système prostitutionnel, traite des êtres humains et parcours de migration
17 juin 2026Le terme de migrant·e international·e se réfère à toute personne qui quitte son lieu de résidence habituelle pour s’établir, temporairement ou définitivement et pour diverses raisons, dans une autre région à l’intérieur d’un même pays ou dans un autre pays, franchissant ainsi une frontière internationale.
A l’heure actuelle, les Nations Unies estiment à 281 millions le nombre de migrant·es dans le monde, ce qui représente 3,6% de la population mondiale.
Si la part des femmes migrantes a tendance a diminué par rapport à celle des hommes depuis 2000, ces dernières représentent tout de même 48% des personnes en situation de migration internationale en 2025.
La migration, décrite comme un phénomène genré, expose les femmes et les filles à d’autres types de violences que les hommes, entraînant une expérience migratoire complètement distincte selon leur sexe. Si une femme sur trois dans le monde est victime de violence physique ou sexuelle, ce risque est encore plus élevé pour les femmes migrantes. Plus vulnérables durant leurs parcours, les femmes et les filles subissent agressions sexuelles, viols, prostitution et mariages forcés souvent à plusieurs reprises et en différents lieux. Au moins une femme réfugiée sur cinq aurait été victime de violences sexuelles durant son parcours migratoire, bien que la réalité soit sans doute bien supérieure. Selon Gynécologie sans frontières, cela concernerait 1 femme sur 3, voire 1 femme sur 2 selon l’UNICEF.
Par ailleurs, les femmes n’ont pas non plus toujours accès aux mêmes informations que les hommes concernant le meilleur choix d’itinéraire, de moyen de transport à prendre, les passeurs et les dangers potentiels. D’après une étude réalisée en 2023, 40% seulement des migrantes voyageant à travers l’Amérique latine et les Caraïbes avaient accès à un téléphone portable durant leur voyage.
Ces vulnérabilités, liées au sexe et au genre, exposent de façon disproportionnée les femmes et les filles au système prostitutionnel et à la traite des êtres humains à des fins d’exploitation sexuelle. Cette dernière constitue la forme d’exploitation la plus répandue dans le monde puisque 67% des victimes de traite des êtres humains identifiées sont des victimes d’exploitation sexuelle au niveau mondial. Le système prostitutionnel et la traite touchent très majoritairement les femmes et les filles qui peuvent même y être exposées avant leur départ de leur pays d’origine. La violence prostitutionnelle se déroule à toutes les étapes de la migration, qu’il s'agisse du voyage, du passage de frontières, dans le pays d’arrivée, comme la France par exemple, sur laquelle cet article s’attardera.
Le départ : entre stratégies de survie et logiques de contrainte
Les raisons poussant les femmes et les filles à quitter leur pays d’origine sont variables et multifactorielles.
Les femmes et les filles peuvent partir pour fuir des conflits armés, des catastrophes naturelles, la précarité, les violences liées au genre ou bien encore les discriminations religieuses ou ethniques. Certaines d’entre elles sont contraintes ou forcées à partir par des tiers. Elles demeurent dans tous les cas, exposées à la prostitution et aux réseaux proxénètes tout au long de leur parcours.
Focus sur les femmes nigérianes :
En 2016, à Lampedusa, 60% des femmes nigérianes arrivées sur l’île à cette période rapportent un vécu similaire.
Majoritairement âgées de 16 à 20 ans, elles ont été forcées de quitter le Nigéria. 90% d’entre elles viennent de villages ruraux de la région d’Edo ou de la ville de Benin City et ont eu une enfance caractérisée par des conditions de pauvreté extrême et un accès limité à l’éducation.
Certaines ont été vendues par leurs familles, d’autres ont été enlevées de force contre la volonté de leur entourage.
Soumises au joujou, un rituel vaudou durant lequel un accord économique est noué avec les trafiquant.es, elles se retrouvent dans une situation de dette économique qu'elles promettent de rembourser une fois arrivée en Europe.
La majorité de ces femmes et filles disent ne pas avoir été mise au courant de ce qu’elles devraient faire pour rembourser leur dette et d’avoir été trompées et menacées.
Certaines femmes et filles ont parfois conscience, qu’elles seront en situation de prostitution une fois arrivées en Europe. C’est par exemple le cas de femmes déjà dans cette situation dans leur pays d’origine. O Ninho, une association de terrain portugaise, membre de CAP International, explique notamment que certains réseaux brésiliens organisent la venue de femmes brésiliennes au Portugal grâce à des visas touristiques et font régulièrement des allées et venues entre les deux pays. Ces femmes savent ce que les réseaux attendent d'elles sur place et agissent en priorité pour subvenir aux besoins de leurs familles restées au pays.
Le départ de ces femmes peut donc être expliqué de plusieurs façons et diffère selon la situation de chacune. Cependant, bien que certaines décident de leur propre chef d’entamer un parcours migratoire sans la menace initiale d’un réseau proxénète, ces derniers se sont adaptés aux différentes routes migratoires et peuvent également les piéger durant leur voyage et dans les pays d’arrivée. Complexes et parfois très bien structurés, ils regroupent un certain nombre d’acteur·rices chargé.es de créer l’emprise, allant du “recrutement” à l’exploitation ; certains trafiquants faisant même appel à des intermédiaires. Lors de la phase de recrutement, les trafiquants ont fréquemment recours à des stratagèmes trompeurs, comme la promesse de fausses opportunités de revenus. Les méthodes utilisées vont de la fausse annonce d’emploi attrayante à des approches plus directes, sous prétexte de vouloir établir des relations affectives.
Les routes migratoires sont des espaces où les trafiquants peuvent et savent exploiter la vulnérabilité de celles et ceux qui les empruntent.
La migration : la marchandisation des femmes au cœur des logiques de prédation
Aujourd’hui, les routes terrestres et maritimes sont privilégiées par les personnes en situation de migration au détriment des voies aériennes qui sont très surveillées. L’extrême précarité et vulnérabilité de ces personnes augmente leur besoin d’avoir recours à des passeurs, notamment pour entrer en Europe. Les enquêtes menées par Europol et Interpol révèlent les liens entre le parcours des migrant·es et les parcours de traite constatés en Afrique, en Europe, au Moyen-Orient ou en Asie. Les crises migratoires constituent un terreau très fertile pour le développement de l’exploitation sexuelle.
Dans ce cas de figure, les femmes en situation de migration sont à la merci des passeurs, trafiquants, réseaux de criminalité organisée transnationale, forces militaires ou garde-frontières. Trop souvent, la prostitution s’impose à ces femmes pour survivre et passer les frontières. Fragilisées socio-économiquement, physiquement et psychologiquement du fait de parcours migratoires souvent chaotiques, elles sont ainsi rendues vulnérables aux violences sexuelles, dont la prostitution.
Certaines routes migratoires, notamment celles qui traversent la Libye avant d’atteindre l’Europe, exposent particulièrement les femmes à de graves dangers. De nombreux témoignages montrent que l’accès à la traversée vers l’Europe est souvent retardé. Des milices exploitent parfois sexuellement les femmes et les filles en échange de leur passage, les contraignant à rester plusieurs mois sur place. Celles destinées à être prostituées en Europe sont encore davantage exposées aux violences sexuelles tout au long de leur parcours migratoire.
La Libye est bien souvent l’exemple le plus mis en avant pour démontrer la dangerosité des routes migratoires. Cependant, les femmes migrantes ne sont en sécurité sur aucune d’entre elles. En 2024, les cas de violence sexuelle ont par exemple été multiplié par sept dans la jungle du Darién, à la frontière de la Colombie vers le Panama. Les personnes migrantes qui la traversent ont décrit avoir été victime de vols, d’enlèvements et de viols collectifs dans des tentes installées à cet effet, prix à payer pour passer la frontière et espérer atteindre le pays d’arrivée.
Pour autant, les violences sexuelles ne s’arrêtent pas une fois le voyage achevé. Aux portes de l’Europe, dans les centres de réception et d’identification dits “hotspot”, la surreprésentation des personnes migrantes et demandeuses d’asile victimes de la prostitution est aussi visible. C’est par exemple le cas dans le camp de Moria sur l’île de Lesbos où les femmes migrantes sont happées par des réseaux de prostitution. Entre 2014 et 2015, l’OIM a identifié 2 000 victimes de traite des êtres humains au sein même des camps, majoritairement des femmes et des enfants. En 2017, l’organisation en a identifié 6 000.
Les “clients” prostitueurs sont les premiers à profiter de leurs souffrances et vulnérabilités. Depuis, l’invasion de l’Ukraine par la Russie, l’Organisation pour la Coopération et la Sécurité en Europe reporte une augmentation de 600% des recherches en ligne associant les mots “réfugiées” “ukraine” “escort” et “porno”.
Dans l’étude ASPIRE du Mouvement du Nid, les personnes interrogées étant principalement des femmes migrantes ayant connu la prostitution sont exposées de manière exponentielle à la violence particulièrement aux mains des proxénètes et “clients” prostitueurs. 85% d’entre elles déclarent avoir subi des violences physiques ou psychologiques.
L’Europe, territoire d’exploitation prolongée : zoom sur la France.
En Europe et dans les destinations finales, les femmes migrantes font souvent face à une profonde désillusion. Elles sont surreprésentées parmi les personnes prostituées, en représentant 70% d’entre elle sur le territoire européen.
Elles font face à de multiples discriminations : accès à l’emploi, au séjour, au logement, à la santé. Celles-ci accroissent l’entrée dans le système prostitutionnel ou le maintien dans ce système. La prostitution est alors le prix littéral à payer pour rembourser la dette fictive imposée par les proxénètes ou celui pour survivre, subvenir à leurs besoins ou ceux de leurs enfants.
En France, la majorité des personnes prostituées sont sous le joug de réseaux proxénètes. En 2025, les réseaux étrangers sont particulièrement structurés avec une prédominance des réseaux criminels d’Amérique latine et des Caraïbes, un regain des réseaux chinois, le maintien des réseaux d’Europe centrale et orientale et une diminution des réseaux d’Afrique subsaharienne et des réseaux nigérians qui ont longtemps dominé le “marché”.
Les principales nationalités des victimes latino-américaines et caribéennes identifiées par l’Office Central de la Répression de la Traite des Êtres Humains:
- 80% Paraguay
- 32% Colombie
- 31% Brésil
- 26% République dominicaine
- 6% Pérou
- 6% Venezuela
Les réseaux favorise le mode opératoire des “sexe tours” afin de rendre la traçabilité et l’identification des victimes très difficile. Les victimes sont ainsi déplacées de ville en ville, plusieurs fois par mois, parfois même par semaine. Elles sont ainsi désorientées, n’ont pas le temps de tisser des liens sociaux et sont plus difficilement identifiables par les forces de l’ordre et les associations.
Concernant les réseaux chinois, 110 victimes ont été identifiées par l’OCRTEH. Cela représente 10% de l’ensemble des victimes identifiées en 2025. Ces réseaux, ancrés dans une logique de repli communautaire, empêchent les victimes de témoigner de leur situation. Ils favorisent la prostitution logée à 61%, les salons de massage d’apparence légale à 23% et la prostitution sur la voie publique à 7%.
Depuis 2016, l’ONG féministe D’Antilles & D’Ailleurs constate une augmentation du nombre de femmes originaires de Sainte-Lucie, fuyant les violences liées au trafic de drogue et arrivant en Martinique dans des situations de grande précarité, souvent avec des enfants à charge présentant des besoins de santé importants.
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